Un déséquilibre parfait
Il n’y en a pas mille en ville de Genève, à se dédier à la construction, à la réparation, à la vente ainsi qu’à tout ce qui concerne la guitare. Quelques magasins et des luthiers qui se comptent sur les doigts d’une main. Or, quand il s’agit de guitare classique, l’adresse de référence est l’atelier de Jacques Vincenti.

C’est en 1979 qu’il ouvre son magasin dans sa ville natale. « J’avais vu un prospectus : d’un côté il y avait un magasin d’instruments anglais, de l’autre côté l’atelier d’un luthier en Espagne. Je me suis dit qu’il fallait mettre ensemble les deux dans un seul et unique concept, et c’est ce que j’ai essayé de créer », explique-il. Après un passage en Angleterre, il travaille dans quelques ateliers espagnols. Il ouvre alors son atelier à Genève, en misant sur l’aspect pluriel de l’activité : vendre et accompagner le client, et, à l’occasion, construire, restaurer et conseiller.
Depuis le temps il a réussi à fidéliser les conservatoires et les écoles locaux, ainsi qu’une pléthore de professionnels romands et internationaux. L’atelier n’est plus seulement un centre de lutherie, mais aussi le siège d’une association qui organise les fameux Jeudis de la guitare, et le cœur du monde guitariste de toute une région.
« Un vrai constructeur fait entre dix et quinze instruments par an, moi c’en est un, quand j’y arrive : il y en a, en tout, une quarantaine à mon nom. J’ai eu beaucoup de chance car on m’a amené de très belles guitares à restaurer », raconte-t-il, avec la modestie qui le caractérise. « La curiosité que j’ai accordée à ces instruments m’a ouvert des portes et m’a fait apprendre énormément. Je collabore toujours avec les autres personnes de mon atelier : Mariann Burri et Guillaume Dayer, ce dernier ayant pris la place de Léonard Plattner. C’est essentiel de pouvoir se confronter avec d’autres professionnels et professionnelles, car on échange des réflexions, on met nos savoir-faire en commun. Il y a une éthique à respecter lorsqu’on intervient sur des instruments qui ont une histoire : s’y mettre à plusieurs aide à faire les bons choix. »
La restauration est devenue un des points forts de cet atelier en partie grâce à la passion que Jacques a développée vers une école particulière : la lutherie catalane du début du 20e siècle. En témoigne le livre qu’il signe et qui vient de sortir aux éditions Camino Verde, avec de magnifiques photos d’Alberto Martinez : Enrique García, constructor de Barcelona.
« J’ai tout d’abord découvert les guitares de Francisco Simplicio » raconte-t-il, « qui témoignaient d’une ébénisterie et d’un savoir-faire exceptionnels. Il était l’élève d’Enrique García et j’ai été curieux de savoir qui était ce dernier. J’ai trouvé une guitare de lui, et cela m’a complètement séduit. Un instrument équilibré est rarement intéressant, et cette García avait à mon goût un déséquilibre parfait : des basses pleines, des médiums discrets et des aigus chantants, mais contenus. »
Passion pour le travail
La passion pour le travail de ce luthier devient objet d’étude et Vincenti s’aperçoit que certaines de ces guitares sont construites selon un plan suivant le nombre d’or et la suite de Fibonacci, avec des clins d’œil à l’architecture romane catalane. On y trouve aussi des correspondances entre la longueur vibrante des cordes sur des notes précises et les mesures des parties de la caisse harmonique. « Puis il y a un quelque-chose de visuel et de tactile : ce sont des guitares aux belles proportions, ouvertes, élégantes et avec une certaine douceur. Ce que je ressens c’est que cette douceur, ce plaisir tactile se transmet à l’interprète », argumente-t-il. « Sans parler des qualités du son qui sont objectives : une palette de nuances très large et particulière, changeante selon les positions où l’on joue. Cela en fait des instruments très imparfaits si les critères sont la performance, la stabilité, etc. mais c’est une imperfection sublime, l’extrême opposé de la froideur d’un instrument numérique. »
Cela s’est imposé comme un modèle auquel, comme constructeur, il avait envie d’adhérer. « Avec toutes les guitares que j’ai vues passer dans mon laboratoire, je peux dire qu’il y a beaucoup d’écoles de construction différentes et que certaines d’entre elles sont arrivées à des résultats d’excellence. Cela peut varier beaucoup. Ce que je vois avec García, c’est qu’il avait un plan précis, une méthode à laquelle se tenir, et avec ça il savait comment arriver à un résultat incroyable. Cela correspond à une idée de travail que j’ai aussi. Un idéal de son précis, pour lequel il ne faut faire aucun compromis. »
