Quand le classique décoiffe

Bouillonnant écosystème culturel, la série M Classics se montre plus audacieuse que jamais avec un virage à 180°.

Le plus important, pour Mischa Damev, est de surprendre le public, en déviant les attentes, en proposant quelque chose de différent qui rende la soirée mémorable.
Photo : Priska Ketterer

 

Son directeur artistique, Mischa Damev réaffirme son ambition et sa conviction, à travers des choix esthétiques étonnants et exigeants. Entretien.

 

Mischa Damev, depuis la saison dernière, votre série de concerts Migros Pour-cent-culturel Classics est orientée vers le concept « Classics 180° ». Une référence à votre ambition de faire évoluer la manière dont la musique classique est perçue et vécue ?

En fait, c’est un concept à la fois nouveau et vieux, qui se base sur l’idée de casser certains codes traditionnels dans la musique classique, qui, à mon avis, ne rendent celle-ci ni plus intéressante ni plus populaire. Ce sont des codes ou des formats qui se sont figés depuis une centaine d’années. Nous avions donc envie d’insuffler un peu plus de créativité à tout cela. Ce qui peut vouloir dire, par exemple, introduire des images, de la danse, des expressions différentes, ou encore une interprétation atypique. Ce qui compte c’est de privilégier le côté « surprise » comme partie intégrante des concerts. Car cela s’est un peu perdu à mon sens : lorsque nous écoutons de la musique, nous ne sommes plus surpris, nous savons ce qui va venir… Certaines personnes vont d’ailleurs au concert pour retrouver ce qu’ils aiment et le retrouvent à chaque fois. Quelque part, nous avons donc perdu la fraîcheur dans la musique classique, qui devient de temps en temps un peu comme une belle pièce de musée que nous gardons sous vide. Ce dont j’ai précisément envie, c’est que la musique reste vivante !

 

Quelle a été votre ligne directrice artistique pour l’édition 2025-2026 ?

Comme lors de la saison précédente, la ligne directrice vise justement à présenter des concerts, ou plutôt des spectacles, susceptibles de surprendre tous les publics. Cela implique une prise de risques. Parfois, lorsqu’on donne le feu vert à des projets que l’on ne connaît pas à cent pour cent, il y a toujours un risque que le résultat soit autre que celui que l’on souhaitait. Mais en principe, on est surpris en bien. L’ambition est de rendre la musique accessible et sensible, d’élargir l’expérience du concert au-delà des champs de perception.

 

D’où vient cet engagement pour la musique classique, cette envie d’offrir au public des expériences inédites ?

Ça, c’est toute ma vie ! La musique classique y domine depuis mon enfance, avec les premières leçons que j’ai reçues de mon grand-père qui était chef d’orchestre… J’ai été moi-même musicien, pianiste, puis chef d’orchestre pendant longtemps. J’ai travaillé comme organisateur de différents concerts classiques depuis de nombreuses années, très souvent avec des escapades dans le pop, le rock et d’autres genres, à travers des collaborations inoubliables avec de grands artistes comme John Lord (de Deep Purple), parmi d’autres… L’idée de sauvegarder la créativité grâce à la grande musique m’a toujours intéressé. Ce que j’entends par là, ce n’est pas sauvegarder le patrimoine, mais bâtir là-dessus et le rendre vivant. Cela a toujours été une obsession chez moi, d’abord en tant que musicien puis comme organisateur. Depuis la crise du Covid, on observe un recul du public un peu partout dans le monde occidental. Certains parlent de vingt pour cent, d’autres de trente pour cent. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette tendance. La crise sanitaire a eu sans aucun doute un immense impact, elle a créé une césure dans le domaine de la culture dont on souffre encore beaucoup aujourd’hui. Il faut aussi souligner que la moyenne d’âge du public aux concerts classiques était déjà très souvent supérieure à 70 ans. Ce qui signifie que ces spectateurs, qui ont aujourd’hui autour de 80 ans ou plus, n’ont peut-être plus envie ou n’ont plus les capacités physiques de se déplacer au concert. Et il y a cette génération d’après qui ne suit pas et qu’il faut justement cibler, animer, inviter à faire partie de cette créativité, en essayant de leur démontrer que beaucoup de ces clichés, faux ou justes, ne doivent pas les empêcher de venir au concert. Nous n’avons pas la clé du succès, mais nous sommes en quelque sorte un laboratoire d’idées.

 

Comment fait-on pour susciter de l’enthousiasme parmi la jeunesse ?

La jeunesse est notre futur et il faut effectivement pouvoir attirer ce public. Je pense que si l’on perd le pont entre la musique classique et la jeunesse, alors cela peut devenir irrécupérable. Il y a ce point de vue selon lequel le public dans les concerts classiques a toujours été âgé. Je ne suis pas de cet avis, car je viens d’un pays ex-communiste, la Bulgarie, où cela n’a jamais été le cas. J’ai eu l’occasion de diriger en Chine, en Russie et dans d’autres pays extraeuropéens où très souvent, la moitié du public était composé de jeunes. Le fait que le public « vieillit » avec la musique est un phénomène qui s’observe davantage dans nos pays occidentaux. Et je pense que c’est avant tout une question de perception. L’image de la musique classique a souffert durant les cinquante dernières années, car elle était justement liée à des étiquettes – c’est trop cher, c’est élitiste, c’est pour les vieux, il y a trop de codes, on ne se retrouve pas, c’est trop long, c’est ennuyeux, c’est vieillot, etc. Ces étiquettes sont pour ainsi dire « dangereuses », parce que l’image s’en retrouve nourrie. Il s’agit donc de casser les codes et l’image, et d’élaborer parallèlement des propositions destinées au jeune public. En communiquant régulièrement avec les jeunes dans les universités et les écoles, j’observe que cette image existe, même si elle ne correspond pas toujours à la vérité. Mais lorsqu’on invite les jeunes à venir voir un concert qui, évidemment, évite de nourrir ces codes-là, alors ils sont susceptibles de changer d’avis, de s’ouvrir, de mieux comprendre le vaste univers de la musique classique.

 

Dans un tel contexte, comment avez-vous élaboré la programmation de cette saison ponctuée de plusieurs temps forts ?

Ma longue expérience dans le métier m’a permis d’acquérir un savoir-faire et d’avoir une idée assez large de ce qui se passe musicalement, au moins dans l’univers classique occidental. Je suis guidé dans mes choix par mon amour pour les artistes mais aussi pour la création qui cultive une certaine forme d’audace. Je privilégie donc un mélange de créativité, de surprises et surtout de qualité artistique. C’est très important pour moi de garder cette balance.

 

Vous avez intégré cette saison une nouvelle création suisse avec le Swedish Chamber Orchestra, sous la direction du clarinettiste Martin Fröst, qui aborde la 7e Symphonie de Beethoven d’une manière inattendue. Quelle est l’ambition artistique derrière ce type d’expérience ?

Martin Fröst est un interprète extraordinaire, probablement l’un des clarinettistes les plus habiles au monde. Beethoven Mirrors est un projet qu’il a conçu avec la complicité de l’arrangeur Hans Hek. C’est une sorte d’odyssée sonore, à travers laquelle il démontre à quel point les musiques sont reliées. On en sort avec la révélation que même le pop, le rock, le hip-hop ou l’électronique, tels les Daft Punk, trouvent leurs bases dans le classique. C’est aussi une façon de vouloir populariser la musique classique.

 

La programmation inclut pour la première fois le Iceland Symphony Orchestra, porté par le violoncelliste Kian Soltani, la compositrice Anna Thorvaldsdóttir et la cheffe Eva Ollikainen…

Aujourd’hui, lorsqu’on parle d’orchestres à des connaisseurs plus ou moins confirmés, l’Orchestre d’Islande est rarement mentionné. En même temps, l’Islande est un pays extraordinairement intéressant et surprenant sous plusieurs d’aspects. En écoutant cet orchestre à deux ou trois occasions, j’ai été surpris par la qualité de leur musique, et j’ai donc eu l’envie de montrer à notre public autre chose que les formations internationales les plus renommées, comme le London Symphony Orchestra, l’Orchestre de Paris, ou le New York Philharmonic… Ensemble, nous avons élaboré le programme du concert qui inclut des œuvres d’Elgar, Sibelius et Thorvaldsdóttir. Kian Soltani est aussi un jeune interprète d’exception que je connais depuis longtemps et pour lequel j’ai une grande admiration. Il partage également cette idée de vouloir populariser la musique le plus possible.

 

Teodor Currentzis s’est taillé une solide réputation au fil de sa longue carrière pour son approche des répertoires – des musiques anciennes au 21e siècle. Que peut-on attendre du concert qu’il donnera à la tête de son nouvel orchestre Utopia ?

Pour moi, encore une fois, la chose la plus importante est de surprendre le public, en déviant les attentes, en proposant quelque chose de différent qui nous fasse réfléchir et qui rende justement la soirée mémorable. En ce qui concerne Teodor Currentzis, c’est son interprétation, qui, selon moi, fait de lui l’un des chefs les plus captivants aujourd’hui. Que l’on soit pour ou contre sa démarche artistique, il faut admettre qu’il interprète les œuvres d’une manière tout à fait personnelle et originale, sans faire usage d’effets spéciaux. Dans ce concert, deux chefs-d’œuvre de Berg et Mahler sont réunis sous sa direction.

 

Quelles sont les valeurs artistiques et humaines qui vous incitent à présenter certains musiciens plus que d’autres ?

D’abord l’excellence et la qualité musicale, qui est pour moi un aspect indiscutable. Et puis de toute façon, à un moment donné, chacun a ses préférés. J’aime aussi les artistes qui ont un esprit d’entrepreneur, qui osent se lancer dans des expériences, qui, même si parfois loupent un peu, restent néanmoins intéressantes, parce que ces musiciens ont eux-mêmes un niveau artistique très élevé. Je dois, évidemment, avoir une confiance artistique et sentir qu’il y a chez l’artiste une volonté de pousser les limites de la tradition classique. Gautier Capuçon et Kian Soltani font partie de ceux que j’invite régulièrement. Je pense qu’aujourd’hui un jeune musicien, classique ou autre, qu’il soit en début de carrière ou bien positionné dans le marché international compétitif, devrait toujours se remettre en question, proposer de nouvelles idées, se réinventer !

 

Vous êtes à la tête de M Classics depuis plus de 18 ans. Quel bilan pouvez-vous en tirer ?

Ces dix-huit années ont été pour moi fascinantes, d’un point de vue purement égoïste. Nous avons vécu de nombreuses expériences, et imaginé très souvent de nouvelles formules, dont certaines ont eu plus de succès que d’autres. L’une d’entre elles visait à mettre en avant les talents suisses, notamment les compositeurs. Il y avait ce qu’on appelait « l’ouverture » – qui durait de 10 à 15 minutes, au cours de laquelle les orchestres interprétaient une pièce avec un jeune artiste. Il faut dire que les temps ont bien changé. Durant les quinze premières années de ma direction à la tête de la série, les concerts affichaient toujours complet, parce que nous invitions les grands orchestres, les solistes légendaires, les chefs d’orchestre de grand renom… Nous avons connu des records de fréquentation. Aujourd’hui, ce qui est incontestable, – et les sondages le démontrent, c’est qu’une majorité du public ne connaît plus les grands noms, comme Anne-Sophie Mutter, ou Leonidas Kavakos. Ce phénomène s’observe en particulier depuis la césure provoquée par la crise du Covid. Il est arrivé parfois que certaines personnes, quel que soit leur âge, viennent à nos concerts sans connaître le programme. C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Mauvaise, car pour l’organisation c’est devenu très difficile d’avoir des têtes d’affiche qui remplissent les salles. La bonne nouvelle est que, dans ce contexte, des pistes incroyables s’ouvrent aux jeunes, à ceux qui ne fréquentaient pas les salles de concert et qui maintenant s’y aventurent sans forcément avoir au préalable une connaissance des œuvres ou des artistes. Les possibilités d’obtenir des billets le soir même du concert sont aussi plus élevées. D’un autre côté, il y a aussi aujourd’hui une suroffre de concerts et de festivals, en particulier en Suisse, qui compte 30 % plus de festivals qu’avant la crise sanitaire. Je pense donc que c’est surtout le côté « attractivité » qui doit changer.

 

Une série, quatre villes : comment appréhendez-vous cette pluralité ?

Nous avons la chance d’être présents dans plusieurs villes, ce qui permet de toucher des publics très larges et différents, mais qui, évidemment, représente aussi un défi pour nous. Genève, Zurich, Lucerne, Berne, mais aussi Sion et La Chaux-de-Fonds, sont des villes contrastées, et reliées, chacune, à leur façon, au monde de l’art et de la musique, avec des sensibilités spécifiques. Lors de nos tournées, nous présentons le même « produit » dans ces villes, et les réactions du public sont donc souvent très différentes. Mais notre public reste fidèle, et cette fidélité s’explique par l’ancrage de la série dans ces territoires, mais aussi par nos tarifs abordables et incitatifs. Des billets à 5 francs, et dans n’importe quelle catégorie, sont disponibles une demi-heure avant les concerts et pour tous les jeunes, qu’ils soient étudiants ou apprentis. Et ça marche très bien ! Il faut dire que le public genevois est peut-être le plus fidèle de tous. C’est aussi celui qui compte le plus d’abonnements – pratiquement deux tiers de la salle sont des abonnés depuis de très nombreuses années ! Cela explique le fait que ce soit un public largement plus âgé que celui de Lucerne, Berne ou Zurich. A Genève, nous ne sommes pas les seuls à proposer l’abonnement – il y a l’OSR, l’OCG, les Grands Interprètes, et bien d’autres séries de concerts. C’est véritablement une tradition genevoise. Ce n’est pas le cas dans d’autres villes suisses où l’abonnement n’a pas la même attractivité et où cette tradition se perd progressivement, car les gens se décident à venir au concert au dernier moment. Nous avons façonné au fil du temps une aventure artistique plutôt atypique, en construisant une scène dédiée au public et aux artistes. Et nous avons su nous imposer dans le paysage culturel suisse, grâce à notre image d’innovateur et d’organisateur qui ose ouvrir les portes à des formats audacieux et de nouvelles expériences d’écoute. Notre série poursuit cette ambition et nous comptons bientôt fêter en grandes paillettes ses 80 ans d’existence et d’activité.

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