L’Avant-scène opéra renaît
Après une courte période de turbulences, l’important périodique L’Avant-scène opéra renaît de ses cendres, porté par des passionnés qui en maintiennent le niveau d’excellence. Cet article présente également deux ouvrages sur ou autour de l’opéra.

Février 2025, coup de tonnerre dans le paysage médiatique musical francophone : on apprenait que la parution de plusieurs périodiques cessait, parmi lesquels l’emblématique Avant-scène opéra. Tant les lecteurs que les artistes et directeurs d’opéras se sont alors fortement mobilisés, et grâce en particulier à l’engagement du fondateur du groupe Olyrix, Damien Dutilleul, la publication de ce bimestriel largement reconnu pour la qualité et l’intérêt de ses présentations d’œuvre lyriques a pu reprendre dès novembre de la même année. Cette réjouissante renaissance s’accompagne désormais d’une plateforme numérique donnant accès, sur abonnement, à l’ensemble des numéros publiés à ce jour (le scannage des anciens numéros est en cours), enrichis d’extraits audios et vidéos, de photos et d’informations complémentaires.
Imprimé ou en format digital, chaque volume de la collection présente un opéra, qu’il fasse partie du grand répertoire ou qu’il s’agisse d’une (re)découverte, selon une formule qui a fait le succès durable de la revue, tant auprès des amateurs que des professionnels : le livret intégral, avec le cas échéant sa traduction française, enrichi d’un guide d’écoute analysant chaque scène avec précision, tant au niveau musical qu’à celui de l’action, des articles rédigés par des musicologues et historiens de renom ou d’autres spécialistes, étudiant le contexte littéraire, historique, sociologique ou psychologique de l’œuvre ou du compositeur, une discographie/vidéographie complète, le tout agrémenté d’une mise en page agréable et d’une abondante iconographie en couleur.
David et Jonathas de Charpentier
Parmi les récentes parutions de L’Avant-scène opéra, notons la monographie consacrée à David et Jonathas, un chef-d’œuvre de Marc-Antoine Charpentier sur un livret du père Bretonneau, créé avec moult succès en 1688 au sein du collège parisien des Jésuites – placé depuis peu sous la protection du roi, il avait reçu le nom de Louis-le-Grand. Deux fois par année, cet établissement célèbre, où était formée la future élite du royaume, organisait des spectacles auxquels participaient les élèves, la pratique artistique faisant partie intégrante des études. L’habitude y avait été nouvellement prise d’entremêler deux tragédies sur un même sujet édifiant, l’une déclamée en latin, l’autre chantée en français, dont les actes alternaient.
Le prologue de l’opéra de Charpentier n’était pas l’hommage convenu à Louis XIV, mais entrait déjà de plain-pied dans l’histoire. Si l’action narrative était traitée par les actes parlés, les intermèdes musicaux ne comportaient que fort peu de récitatifs ou d’effets de machinerie, privilégiant le portrait psychologique intime des protagonistes, détaillé admirablement par le compositeur. Accoutumé aux tragédies en musique de Lully, le public, principalement issu des familles de la haute noblesse et de leurs courtisans, a pu éprouver de la surprise face à l’écriture contrapunctique, l’harmonie recherchée ou l’originalité du phrasé et de la structure. Que pensa-t-il par ailleurs des transports passionnés de David et de « l’objet le plus doux de ses vœux », Jonathas ? La justice à géométrie variable, épargnant les puissants et réservant ses rigueurs aux plus faibles, laissait une certaine liberté, à la cour royale ou plus discrètement dans les hautes sphères de la société, à ce qui était appelé le « beau vice ».
Amplement tenue au courant de la chose par son mari Philippe d’Orléans, frère du roi, Élisabeth-Charlotte de Bavière (leur fils, futur régent de France, étudia la composition auprès de Charpentier) fait remarquer sans ambages : « […] si l’on avait voulu punir ce vice, il aurait fallu commencer par le collège des Jésuites. » L’empressement à voiler pudiquement, hier comme aujourd’hui, ces tendres élans amoureux sous le couvert d’une vive amitié ne laisse pas d’interroger… Ce 347e volume de L’Avant-scène opéra propose également l’analyse d’une autre partition de Charpentier sur le même thème, son histoire sacrée Mors Saülis et Jonathae, créée en 1682, un de ses plus beaux oratorios, dans la lignée de ceux de son maître Carissimi.
Du philhellénisme en musique
Les éditions Première Loges, qui avaient publié l’Avant-scène opéra jusqu’à début 2025, avaient également sorti plusieurs livres. Parmi les derniers en date, on signalera un essai aussi personnel qu’agréable à lire de la musicologue Hélène Pierrakos, dédié aux inspirations grecques de quelques compositeurs choisis à titre d’exemple. Découvrant avidement les textes anciens et se plongeant avec délice dans la Poétique d’Aristote, des érudits humanistes de la fin de la Renaissance tentèrent de retrouver l’essence de la tragédie et de la musique de l’Antiquité : ainsi naquit l’opéra. L’autrice décrit avec beaucoup de finesse les antinomies déployées par Monteverdi dans l’Orfeo et surtout dans Il ritorno d’Ulisse in patria (pour lequel elle souligne l’importance du personnage allégorique de la Fragilité humaine qui vaincra l’adversité) et la profondeur expressive du Crémonais (exprimée entre autres dans son Lamento d’Arianna). En Allemagne, le philhellénisme a été largement développé par Johann Joachim Winckelmann ; on devine son esthétique marquée par le rejet des excès du rococo et la quête de la noble simplicité antique dans la volonté de Gluck de réformer l’opéra, de lui insuffler une structure plus efficace dramatiquement et d’adopter des tournures plus naturelles.
Toujours en pays germanique, la vision des philosophes idéalistes d’une Grèce perçue comme un âge d’or, printemps radieux de la civilisation naissante, imprégnera tout le romantisme de sa nostalgie d’un monde perdu, notamment dans la poésie et, de facto, dans le Lied, de Schubert à Hugo Wolf et Richard Strauss. De ce dernier, les opéras tels qu’Elektra, Ariadne auf Naxos et Daphné montrent différents visages de la grécité : la violence tragique, le goût des métamorphoses mythologiques, mais aussi l’irruption de Dionysos, faisant écho à la pensée de Nietzsche, qui voyait la mythologie et la tragédie de la Grèce classique comme un jeu stimulant entre l’apollinien et le dionysiaque. Bien que localisé hors du champ géographique de l’Hellade, on trouve un autre modèle de cette interaction dans l’ultime opéra de Britten, Death in Venice, conflit entre la pure contemplation esthétique de la beauté plastique et la passion amoureuse qui devient autodestructrice – le point de bascule se situant au cours de l’étrange scène finale du premier acte, mêlant un pentathlon, la voix surnaturelle d’Apollon et l’exaltation progressive d’Aschenbach. Cette Grèce rêvée ou fantasmée se décèle également dans la lumière étincelante ou irisée, la description de la mer ou les senteurs de pin, de thym et de figuier, dans le prélassement du faune debussyste ou le spectaculaire lever du jour du Daphnis et Chloé de Ravel.
Réponses aux préjugés contre l’opéra
La répétition et la banalisation des pensées inadéquates et des idées fausses les transforment en clichés qui sembleront des vérités à qui néglige de vérifier les faits réels. Les Editions de l’Atelier ont lancé il y a quelques années une collection en format poche dont chaque volume remet en question bévues, méprises et contresens qui affectent le regard posé sur tel ou tel sujet. Ainsi de l’opéra : Jean-Philippe Thiellay, spécialiste du genre (il fut entre autres Directeur général adjoint de l’Opéra de Paris), démonte les lieux communs qui lui portent préjudice. Ces opinions paresseuses ne sont pas uniquement le fait de lyricophobes notoires, elles peuvent en effet s’insinuer au milieu des conversations des personnes les plus innocentes comme en celles des plus averties.
A 47 propositions erronées, accompagnées de leurs polémiques assertions et poncives allégations, répondent des argumentaires nuancés qui, sans chercher à minimiser la part de vérité contenue dans ces critiques ou à occulter des problèmes bien réels, réfutent les préjugés : toutes les catégories de billets ne sont pas onéreuses, la durée de la plupart des opéras n’excède pas celle d’un film habituel, le répertoire continue de se diversifier, en partie avec des œuvres baroques ou des créations. Vivantes, ces représentations restent toujours capables de surprendre et ne sont nullement réservées à une élite excluant conséquemment certaines classes de la population. Alors que la situation économique du secteur opératique n’est guère rayonnante dans plusieurs pays, il s’en sort relativement mieux ailleurs. De nouveaux théâtres lyriques sont construits, en particulier en Asie, preuve que cet art n’est pas exclusivement destiné à un public d’Européens (du reste, de nombreux chanteurs proviennent maintenant d’autres continents).
Même si des efforts supplémentaires doivent être entrepris, les jeunes gens ne sont pas absents (par exemple, 19% des spectateurs des maisons lyriques de France sont âgés de moins de 30 ans). Au nombre des bémols, on citera la question de la musique baroque que l’auteur eût pu défendre de manière plus persuasive. Insistant avec autant de lucidité que d’enthousiasme sur l’expérience enchanteresse et émotionnelle que peuvent procurer les spectacles d’opéra, Jean-Philippe Thiellay sait trouver les mots justes et les comparaisons adéquates, offrant ainsi aux lecteurs de précieux arguments propres à convaincre indécis et réticents. En outre, des précisions additionnelles, sous forme d’encadrés et de notes, rendent cet ouvrage accessible à tout un chacun… tel que peut l’être l’opéra.
Il est possible de commander les anciens et les nouveaux numéros en format papier par le site www.asopera.fr ou de s’abonner sur la page https://asopera.fr/subscription
https://boutique.asopera.fr/products/david-jonathas
https://www.fr.fnac.ch/a20531750/Helene-Pierrakos-Failles-dans-le-marbre – voir sous l’onglet « caractéristiques ». L’éditeur n’existant plus, il n’y a pas de lien vers un site plus officiel.
