Destins de compositeurs du 20e siècle
Portraits de compositeurs récemment parus : une monographie consacrée au musicien suisse oublié Robert Oboussier, complétée par une parution discographique, les premières biographies en français de Hans Werner Henze et de Carl Orff, ainsi que des entretiens avec Igor Stravinsky et avec le contemporain Philippe Hersant.

Robert Oboussier
Figure importante de la vie musicale suisse, compositeur reconnu et joué par des interprètes célèbres, critique musical renommé, vice-directeur de la Suisa, Robert Oboussier (1900-1957) a été subitement exclu de la mémoire collective, ses œuvres bannies, déprogrammées des concerts, proscrites des catalogues de maisons d’édition, ses documents, lettres, photographies et souvenirs privés pour la plupart détruits. La raison ? Son assassinat par un jeune prostitué avait publiquement dévoilé son homosexualité. Une tempête politico-médiatique s’ensuivit, inversant le rôle de la victime et du bourreau et inaugurant, dans la très pudibonde Zurich d’alors, une période de répression accrue contre les minorités sexuelles, un climat haineux impliquant licenciements, résiliations de contrats de bail et fichage systématique par la police. Ce n’est que récemment que les compositions d’Oboussier sortent enfin de l’oubli et du silence, en particulier à l’occasion du 125e anniversaire de sa naissance et grâce aux efforts du jeune compositeur et ingénieur du son bernois Ramon Bischoff, qui a fait paraître un livre réunissant de courts essais et des reproductions de documents. Entièrement bilingue, cet hommage à ce compositeur ostracisé, et dont la disparition d’une grande partie de ses archives ne permet guère d’écrire une véritable biographie détaillée, contient entre autres sept contributions, parmi lesquelles celle d’un témoin de cette époque, le militant Ernst Ostertag, une analyse des pièces pour piano par Tomas Bächli et une description par Bruno Rauch de la cité des bords de la Limmat dans les années d’après-guerre, de même qu’un répertoire des œuvres ayant subsisté.
Robert Oboussier. Contributions à propos d’un opus réduit au silence/Beiträge zu einem verschwiegenen Opus, ed. par Ramon Bischoff, 208 p., Fr. 45.00, edition clandestin, Bienne 2025, ISBN 978-3-907262-72-6
Enregistrement d’œuvres de Robert Oboussier
Sorti parallèlement, un CD du label Musiques suisses propose plusieurs compositions d’Oboussier qui n’avaient jamais encore été gravées sur disque – il est vrai que sa discographie reste fort mince, même si des enregistrements anciens ont récemment été ressortis (la dramatique et émouvante cantate Antigone ou le concerto pour violon). On retrouve Tomas Bächli, cette fois-ci comme interprète de l’intégrale des pièces pour piano qui nous sont parvenues, à savoir une Fantaisie de 1948, dédiée au grand interprète Géza Anda, qui varie un thème dodécaphonique, et l’étonnant cycle des 25 abréviations (1938), miniatures qui ne durent en moyenne que 30 secondes (moitié moins pour les plus courtes et 50 secondes pour les plus longues), gestes inachevés et denses, donnant l’impression d’un index thématique et nous laissant imaginer comment chaque pièce pourrait continuer. Certains de ces fragments sont également présentés dans une version arrangée par Christian Wernicke pour ensemble de mandolines. La musique de chambre est représentée par la néoclassique Sonata brevis pour violon et piano, œuvre de jeunesse qui fait se succéder trois courts mouvements, dont une fugue centrale, par la douce et très sensible Sonatine pour deux violons et piano, qui se ressent de l’influence de la musique française, tout comme le gracieux diptyque Pavane et Gaillarde pour flûte et piano, commande du Concours international d’exécution musicale de Genève de 1948 (dont le premier prix fut Aurèle Nicolet), dans lequel alternent une sensuelle mélodie sinueuse et un mouvement plus volontaire. Autre commande du concours genevois, la joviale Entrada de 1943, destinée aux candidats trompettistes, demande des sauts de registre redoutables dans la partie expressive centrale. Plus intéressant, l’Introitus composé deux ans plus tard pour orchestre à cordes, commande de Paul Sacher pour son Collegium Musicum de Zurich, mélange, comme souvent chez Oboussier, atonalité et éléments tonaux, réexpositions thématiques et variations libres, successions d’accords et passages polyphoniques. Les différents interprètes de ce disque défendent ces œuvres avec conviction, faisant heureusement sortir ce répertoire de l’oubli, en attendant, nous l’espérons, d’autres enregistrements (sa postromantique Trauermusik pour orchestre ou ses lieder, par exemple).
Robert Oboussier : Entrada, Introitus, Sonatina for 2 Violins and Piano, Fantasie, Pavane et Gaillarde, Sonata brevis, 25 abréviations. Naxos Musiques Suisses NXMS7008
Hans Werner Henze
Afin d’éviter d’être envoyé dans un camp de concentration, le compositeur Hans Werner Henze (1926-2012) a également dû cacher son homosexualité, mais il s’aperçut que, l’épouvantable régime nazi tombé, le conservatisme et l’intolérance n’avaient pas pour autant quitté l’Allemagne. Afin de retrouver sa vérité intérieure et sa liberté, il s’exila en Italie, pays qui, avec la Grèce, lui apporta clarté et souplesse mélodique, tempérant l’expressionisme allemand de ses premières œuvres. Cela lui permit de s’éloigner de l’avant-garde musicale de son pays natal, devenue doctrinaire, afin de servir sa propre conception de la beauté esthétique et de s’émanciper des pressions empêchant toute ouverture stylistique. Revendiquant le double héritage de Schoenberg (et de son disciple Berg plutôt que de Webern) et de Stravinsky, il y amalgama de nombreux apports, aussi bien de la musique baroque que du jazz, de l’opéra italien du 19e siècle que du lyrisme de Britten, pour créer une œuvre abondante et protéiforme, de laquelle se distinguent notamment les nombreux opéras et ballets qui ont fondé sa renommée internationale. Sa pensée musicale fut fortement influencée par son engagement social et politique (en partie désillusionné lorsqu’il s’aperçut que l’atmosphère des pays communistes ressemblait à celle qu’il avait connue dans l’Allemagne de sa jeunesse, où régnait la peur constante de la délation et le rejet de tout ce qui pouvait être considéré comme une déviance). Dans cette première biographie en langue française, complétée par un catalogue des œuvres et une large sélection bibliographique et discographique, la plume alerte de Philippe Torrens relate chronologiquement la vie et l’évolution artistique et intellectuelle de Henze, dans l’espoir que ses compositions soient mieux appréciées en terres francophones, où elles restent encore largement méconnues.
Philippe Torrens : Hans Werner Henze. La musique toujours recommencée, 252 p., € 24.00, Éditions Minerve, Paris 2025, ISBN 978-2-86931-187-9
Philippe Hersant
Attiré par l’Italie comme l’avait été Henze, Philippe Hersant, un des compositeurs français contemporains les plus joués, est quant à lui né en 1948 à Rome, où il passa son enfance. Dans un livre d’entretiens avec l’écrivain Jean-Louis Tallon, cet humaniste attachant et cultivé se confie sur quelques moments clés de son existence, ses passions et intérêts, la genèse et l’élaboration de ses principales partitions, ainsi que sur le processus en œuvre lors de l’acte compositionnel. Du Moyen Âge à nos jours, avec une prédilection pour la musique baroque, ses sources d’inspiration sont multiples et incluent les traditions musicales de pays du monde entier – images sonores dont le souvenir affleurant à la mémoire se trouve à l’origine de nombreuses pièces, mais aussi procédés d’écriture ou matériaux empruntés et intégrés non dans le but de réaliser un pastiche, mais dans la volonté de se les approprier pour les agencer de manière personnelle, de les présenter de façon nouvelle, en créant un amalgame plutôt qu’en réalisant un collage. Fasciné par le mélange des styles, il estime que l’émotion peut surgir de la confrontation sereine ou tragique entre deux époques, de leur interaction harmonieuse ou dissonante. Pour atteindre à cette liberté, il lui a fallu s’affranchir de l’autocensure imposée par les interdits des courants qui dominaient encore la musique contemporaine à la fin du 20e siècle, et accepter de suivre sa propre voie, seule issue pour lui s’il voulait continuer à composer. Son riche catalogue diversifié aborde tous les genres, y compris la musique de film et l’opéra (dont le premier, Le Château des Carpathes d’après Jules Verne, a grandement contribué à le faire connaître). La voix y tient une place importante, énonçant un vaste choix de textes, de l’Antiquité grecque à nos jours, des chansons populaires judéo-espagnoles à des poèmes de détenus de la Centrale de Clairvaux, en passant par Dante, Hölderlin, Segalen ou Garcia Lorca, tandis que ses recherches sur le timbre l’amènent régulièrement à utiliser des instruments anciens, en particulier la viole de gambe.
Jean-Louis Tallon : Philippe Hersant à contre-courant, entretiens, 246 p., € 25.00, Éditions L’Harmattan, Paris 2025, ISBN 978-2-336-57275-8
Carl Orff
Autant Henze s’impliquait dans la société, autant Carl Orff (1895-1982) restait indifférent à tout ce qui n’était pas lui-même et ses propres créations – même ses quatre épouses et sa fille passèrent au second plan. D’abord fasciné par Richard Strauss et Debussy, il rejeta leur influence et se mit à la recherche de la « musique élémentaire », qu’il découvrit dans la danse contemporaine libératrice du corps. Passionné par le classicisme antique, proche de l’avant-garde picturale, chorégraphique et théâtrale (il collabora entre autres avec Brecht), il découvrit la musique baroque (surtout Monteverdi) et de l’Extrême-Orient, en particulier d’Indonésie, qui l’aidèrent à définir son propre style, contenant également des éléments de la musique populaire de sa Bavière natale, à laquelle il était très attaché. La quarantaine venue, Orff s’attela avec enthousiasme à la mise en musique de poèmes médiévaux, donnant les Carmina Burana, sans lesquels il serait sans doute moins connu comme compositeur que comme inventeur d’une méthode pédagogique importante. Toujours présent dans plus d’une trentaine de pays, utilisant un instrumentarium spécifique, son Schulwerk se focalise plus sur le processus d’apprentissage lui-même que sur des résultats préétablis. Critique musical et chroniqueur, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à des compositeurs d’opéras, dont récemment Meyerbeer, Jean-Philippe Thiellay livre ici la première biographie en langue française d’Orff, dans laquelle il met aussi en évidence les ambiguïtés du personnage, qui a vu sa notoriété grandir sous le régime nazi, s’est compromis par opportunisme – bien que, selon ce biographe, il ait gardé une certaine distance, n’adhérant ni au parti ni à son idéologie – et s’est ingénié, après-guerre, à autojustifier sa conduite plus qu’équivoque. La dernière partie de cette monographie fait entre autres le point sur les débats récents autour de cette question.
Jean-Philippe Thiellay : Carl Orff, 240 p., € 20.00, Actes Sud, Arles 2026, ISBN 978-2-330-21606-1
Igor Stravinsky
Publié en 1960, le second des six volumes d’entretiens entre Igor Stravinsky et celui qui fut son proche collaborateur durant la dernière période de sa vie, le chef d’orchestre Robert Craft, délivre anecdotes et considérations, musicales ou non, reproduit quelques messages et lettres, livre des tableaux vivants, quelquefois sans concession, de personnes que l’auteur du Sacre du printemps a côtoyées de près ou de loin, ou avec lesquelles il a collaboré (dont Diaghilev, Gide et Auden). La première partie évoque sa famille, sa jeunesse et sa formation dans la Russie tsariste, ainsi que quelques compatriotes danseurs ou chorégraphes des Ballets russes, parmi lesquels Nijinski, ou compositeurs, tels son maître Rimski-Korsakov, Prokofiev ou Scriabine (dont il n’appréciait visiblement pas du tout la musique). Quelques portraits, de Paul Valéry à Reynaldo Hahn, forment une sorte de transition avant la partie plus strictement musicale, dans laquelle il disserte aussi bien du chromatisme renaissant, de Willaert à Gesualdo, que de Gruppen de Stockhausen ou de l’interprétation des classiques viennois, s’enthousiasme pour Josquin ou pour Webern, distribue quelques coups de griffe (traitant par exemple les œuvres de Carl Orff de néo-néanderthaliennes), traite de la musique électronique ou de celle composée pour le cinéma. Il raconte également comment il en est venu à devoir partager une partie de ses droits d’auteur sur Petrouchka, ayant cité dans cette partition une chanson populaire qu’il avait entendu jouer à l’orgue de Barbarie, ou comment la douane italienne l’avait arrêté durant la Première Guerre mondiale, l’accusant d’acheminer clandestinement des plans secrets de fortification, alors qu’il s’agissait de son portrait dessiné par Picasso… Le dernier quart de l’ouvrage concerne trois de ses opéras, surtout du point de vue de ses relations avec les librettistes. Pas toujours très indulgent, quelquefois contradictoire, mais toujours intéressant, Stravinsky s’ouvre avec une rare transparence et sans fausse pudeur. Le plaisir de la lecture est renforcé par l’agréable mise en page, aérée, le choix d’une belle police d’écriture et une abondante illustration, marques distinctives des éditions Allia, qui avaient déjà publié la traduction du premier volume de ces entretiens en 2024.
Robert Craft & Igor Stravinsky : Souvenirs et commentaires, 224 p., € 19.00, Éditions Allia, Paris 2026, ISBN 979-10-304-3116-2
