La Phonothèque nationale, entre passé et avenir
Créée en 1987 à Lugano, la Phonothèque, aujourd’hui intégrée à la Bibliothèque nationale, collectionne, conserve et rend accessible au public le « patrimoine sonore suisse ». Il s’agit de l’ensemble des enregistrements publics et privés considérés comme ayant une valeur documentaire et identitaire pour la Confédération : mémoire musicale, mais aussi voix, interviews, publicités et paysages sonores.

C’est un geste familier, que nous faisons depuis notre enfance et auquel nous restons plus ou moins attachés au fil des ans, selon notre degré de romantisme. Ne vous arrive-t-il pas, de temps en temps, de porter à votre oreille un coquillage, l’un de ceux que vous avez sur l’étagère et qui dépasse la rangée de livres ? « Écoute la mer », nous disait-on quand nous étions petits, car on le sait : les coquillages ont la capacité magique de s’imprégner du son de leur habitat et de le conserver à jamais. En grandissant, on apprend, si on le souhaite, qu’ils ne font que servir de caisse de résonance – minime et imparfaite – aux bruits extérieurs, comme le son de notre propre circulation sanguine dans nos oreilles. Pourtant, le désir de croire en cette petite mer demeure. Peut-être parce qu’il répond à la grande manie de notre espèce, celle de s’emparer de l’existant, et de ce qui est sa réalité la plus impalpable et éphémère : le monde des sons.
L’audible, par la nature même de son onde, se disperse et s’estompe peu à peu. Les musiciens et les acteurs connaissent bien le fantôme de la perfection, la chimère de la répétition identique d’une séquence de notes ou de mots. Pour pallier cette perte de contrôle sur le réel, l’humain invente le stratagème de l’écriture. Verba volant, scripta manent : un remède ingénieux à la dispersion de l’énergie du monde des sons. L’écriture est un code qui, plutôt que de tenter la conservation, vise la répétabilité du message et du signifiant, en s’appuyant sur la capacité imaginative du cerveau humain.
Mais qu’en est-il du son réel, de l’objet réel ? Les castrats de la Rome baroque étudiaient devant des murs à écho pour obtenir un reflet passager de leur voix, et ce n’est qu’en 1857 qu’Édouard Léon Scott de Martinville brevette le phonoautographe, une sorte d’oscillomètre avec lequel il parvient à transcrire les vibrations du son sur des verres noircis. Transcrire mais pas encore reproduire : il faudra attendre 2008 pour pouvoir écouter ses phonoautogrammes – un fragment de Au Clair de la Lune, quelques vers du Tasso et d’autres petites expériences. Mais en 1878, Edison brevette son phonographe, qui transmet les vibrations captées par une membrane à une pointe qui grave sur un cylindre recouvert d’une feuille d’étain, et permet également le chemin inverse de « relire » le sillon et donc de réécouter les sons enregistrés. En 1888, Berliner passe de l’enregistrement sur cylindre à l’enregistrement sur disque, plus facile à reproduire en série pour la commercialisation de la musique. Le 20e siècle voit ensuite le passage aux enregistrements électriques sur bande magnétique, puis aux enregistrements purement numériques, au règne du compact disc et finalement à la disparition du support physique : la musique se dématérialise sur le réseau. Depuis notre smartphone, nous pouvons aujourd’hui enregistrer et reproduire des heures de son et accéder à presque toute la musique du monde en ligne.
Une bibliothèque pour les sons
Il existe des bibliothèques pour conserver et mettre à la disposition de la population les documents écrits. Et les sons ? Une fois que l’on a réussi à fixer ces sons sur un support, qu’en est-il des supports et de la mémoire sonore d’une civilisation ?
Dès la fin du 19e siècle, quelques années après l’invention d’Edison, on enregistre assidûment. Certaines institutions européennes comprennent très tôt l’importance de conserver ce patrimoine, exactement comme on le ferait avec l’écrit : c’est ainsi que naissent en 1899 le Phonogrammarchiv de Vienne et en 1900 celui de Berlin. En Suisse, la Bibliothèque nationale collectionne depuis le début du siècle dernier, parmi les documents papier, quelques documents sonores, mais dans les années 60, on ressent le besoin de créer ici aussi une institution spécifique qui s’occupe du monde des sons. En 1984, la commune de Lugano met à disposition des locaux et des fonds pour que la Fondation phonothèque nationale suisse voie le jour en 1987. Depuis 2016, elle est devenue une institution publique, intégrée à la Bibliothèque nationale. Après ses débuts au Studio Foce, la FNS a déménagé en 2000 au Centro San Carlo et attend actuellement de s’installer, en 2031, à la Città della Musica, un projet futuriste qui la réunit en un seul pôle avec d’autres partenaires du domaine musical, dans les locaux de la RSI à Besso.

La mission de la Phonothèque découle de la loi fédérale sur la Bibliothèque nationale suisse, puisqu’elle en est une section : collecter, inventorier, conserver, rendre accessible et faire connaître le patrimoine sonore suisse. Celui-ci est défini et constitué d’une série de documents appelés Helvetica qui ont un lien avec le pays et sont acquis, documentés et catalogués dans cinq domaines, dont quatre musicaux – classique, jazz, rock&pop, folk – et un cinquième qui englobe tout ce qui n’est pas de la musique : paroles et voix, livres audio, pièces de théâtre, interviews, mais aussi sons de la nature et paysages sonores.
« Nos documents les plus anciens sont des cylindres de cire – musique classique et opérettes – provenant de la collection d’un habitant de Chiasso », explique Günther Giovannoni, directeur de la Phonothèque depuis 2019. « En ce qui concerne la musique, il n’existe pas en Suisse, comme dans d’autres pays, d’obligation de déposer une copie à la Phonothèque. C’est pourquoi, au cours de ces 40 dernières années, nous avons dû, grâce au soutien de la Suisa, des sociétés de gestion des droits musicaux et à des collaborations avec la radio et d’autres partenaires, rattraper le retard accumulé pendant toutes ces années. En ce qui concerne le streaming, le Parlement fédéral a approuvé une loi sur le dépôt légal numérique à partir de 2027. Il s’agit d’une quantité gigantesque de matériel qui implique la nécessité de faire des choix : nous ne sommes pas obligés de tout conserver, mais seulement ce qui est considéré comme important. C’est un travail délicat qui incombe aux responsables des différents secteurs. »
Le patrimoine sonore d’un pays
On pourrait se demander ce qu’il y a d’important à conserver dans le brouhaha, souvent très commercial, qui nous assaille lorsque l’on parcourt rapidement les réseaux sociaux. « Ce n’est pas à nous de juger », interrompt Giovannoni. « La valeur commerciale ou artistique n’est pas notre seul critère de sélection : nous avons par exemple une section consacrée à la publicité qui, selon certains paramètres, peut être moins riche ou moins formatrice, mais qui est très importante d’un point de vue historique et sociologique, et encore plus pour les professionnels du secteur. La véritable question est celle de la durabilité : est-il judicieux de conserver autant de matériel ? Quels en sont les coûts environnementaux et financiers ? Nos lignes directrices nous autorisent à ne pas tout prendre afin de ne pas nous encombrer. Un tri est également effectué, par exemple, sur les nouvelles productions artistiques, que nous laissons décanter pendant un certain temps avant de les ajouter à nos fonds. »

Cela implique une vision claire de ce qu’est le concept de patrimoine sonore d’un pays. « C’est en partie notre mémoire sonore qui nous constitue », explique Giovannoni. « La Suisse est petite, mais très diversifiée en termes de langues, de cultures et de facettes. Le travail de l’archiviste consiste à conserver la mémoire, car c’est elle qui nous caractérise. Nous avons une mission de protection tournée vers l’avenir : préserver au mieux ce patrimoine sonore pour les générations futures. »
À cet égard, le domaine de la parole et des sons, qui est peut-être le plus riche de la Phonothèque, est très intéressant. S’il y a eu une intention explicite de documenter les cloches d’un grand nombre d’églises de la Confédération, les paysages sonores sont parfois le résultat secondaire d’autres enregistrements, réalisés dans des lieux publics, qui permettent de retracer l’histoire d’un certain espace – un marché de village, une place de ville – plusieurs décennies plus tard. « Les sons changent, comme notre quotidien », explique Giovannoni : « Prenez le craquement d’un glacier, qui change au fil des ans et qui, bientôt, n’existera plus. Plus prosaïquement, la commune de Lugano a déposé tous les enregistrements du conseil municipal des 60 dernières années : on peut suivre l’évolution du discours politique sous l’angle linguistique, sociologique… »
Parmi les documents musicaux, certains nous guident à travers l’histoire du pays, comme le fonds Hanny Christen : « Cinquante bandes magnétiques découvertes par hasard au début des années 90 ont sauvé une partie de la musique traditionnelle suisse ‹ancienne et pure› et ont révolutionné notre vision », explique Andrea Sassen, responsable de la section folk. « Ou pensez au fonds K-Sound de Kiko Berta, qui a enregistré certains des albums les plus importants des années 90 et contient des perles jamais commercialisées », ajoute Yari Copt, responsable de la section rock. « Mais il est également intéressant de se tourner vers le présent », poursuit-il : « il existe aujourd’hui une génération d’artistes suisses qui travaillent avec une vision claire et une grande qualité de production. Du point de vue de ceux qui travaillent avec la mémoire musicale, c’est un signal très fort. Le rôle de la Phonothèque est fondamental non seulement en tant qu’archive du passé, mais aussi en tant que lieu vivant qui documente le présent et construit le patrimoine sonore de demain. Préserver ces productions aujourd’hui, c’est permettre de raconter avec précision ce qui se passait dans la musique suisse à ce moment historique. »
Regard tourné vers l’avenir
Préserver, mais aussi, de temps en temps, créer, comme pour porter son regard vers ce qui mérite d’être immortalisé pour l’avenir : sur la chaîne YouTube de la Phonothèque, Bruno Spoerri célèbre ses 90 ans en ravissant le public avec une merveilleuse performance live en streaming, magistralement enregistrée au Studio Lemura par les micros de Lara Persia. « C’est le premier d’une série de concerts que nous avons commandés grâce à un don exceptionnel », explique Giovannoni. « Une sorte de vitrine : nous valorisons nos archives en créant du contenu avec celles et ceux qui ont contribué à constituer le patrimoine sonore suisse. Un hommage à ces personnes qui ont tant donné. »
Ici aussi, le concept d’héritage, de vision tournée vers l’avenir, revient. Et cela nous ramène au défi technique des supports, thème central dans le rôle de conservation que joue la Phonothèque.
« Nous sommes étroitement liés à la technologie », raconte Giovannoni. « Tout d’abord pour la longévité des supports : certains, comme les disques en gomme-laque ou en vinyle, sont résistants et, dans un siècle, nous les écouterons encore s’ils sont conservés de manière professionnelle. D’autres non : les bandes magnétiques perdent lentement des informations, les CDR que l’on pouvait graver chez soi ont une durée de vie moyenne d’environ cinq ans. Il en va de même pour les appareils de reproduction, qui ont leur obsolescence et leur trajectoire historique. Les cassettes DAT de Sony, produites pendant 20 ans jusqu’en 2007, date à laquelle la maison mère a cessé leur production sans toutefois céder les autorisations, en sont un exemple. Aujourd’hui, nous disposons encore d’un stock de têtes de lecture, mais il finira par s’épuiser, et nous serons alors confrontés à un grave problème. Tout cela implique pour nous des priorités en matière de numérisation et de conservation. Et un défi technologique permanent pour conserver et rendre accessible ce matériel : nous voulons être un lieu où se créent des stimuli et des occasions pour les utilisateurs et le public de découvrir de nouvelles choses.

Cette volonté se traduit par des projets technologiques futuristes, tels que les recherches visant à continuer à lire les DAT, par exemple, ou des programmes phares comme Visual Audio, un système de numérisation qui permet de sauvegarder le contenu audio d’un disque cassé grâce à une photographie analogique et à un scan de l’image. Mais aussi à des démarches éducatives destinées à tous les publics, qui se concrétisent par des visites guidées, des ateliers, des conférences et des animations dans les écoles. À cet égard, la sensibilisation à l’écoute et au son que la Phonothèque adresse aux plus jeunes est très importante.
« Les jeunes écoutent de la musique, mais souvent la source est leur téléphone portable, avec une qualité dramatiquement basse », déplore Giovannoni. « Il faut les éduquer à une écoute consciente, ce qui est également fondamental en ce qui concerne les dommages potentiels liés à l’exposition. Il faut attirer leur attention sur le fait que la qualité sonore de la musique est un facteur important pour l’écoute, et que le moment, le moyen et le format avec lesquels elle est consommée peuvent modifier notre perception. Les jeunes ne savent parfois même pas qu’il existe d’autres moyens d’écouter de la musique que leur téléphone portable et ne se rendent pas compte des différences de qualité. Il suffit simplement de les éduquer, ce qui est possible, en leur montrant les progrès techniques et les différences de qualité sonore que l’on rencontre à travers l’histoire des supports. »
