De passion à surprise, du classique à la pop, du décloisonnement au grand écran
Durant la première saison du Grand Récital, le 25 avril dernier, Martha Argerich et Dong Hyek Lim ont joué avec passion et sérénité, complicité absolue, avec l’éternel jeu cristallin de Martha Argerich. A la Cinémathèque, le pianiste Lucas Debargue a improvisé sur « Le Fantôme de l’Opéra ».

On aimerait presque l’appeler familièrement Martha, tant sa dimension humaine et l’ambiance du Grand Récital nous inspirent au sentiment d’accessibilité, voire d’universalité. Cette dimension représente le grand défi de Jean-Christophe de Vries, fondateur et directeur artistique désirant ouvrir les portes du classique à tous les publics en brisant l’approche du « star-system », en le décloisonnant.
Des rencontres atypiques avec les musiciens et des cocktails dînatoires abordables sont proposés après les concerts. Dans son introduction, Jean-Christophe de Vries précise que le public est composé de 61 % d’auditeurs de moins de la quarantaine, et aussi de 62 invités de toutes nationalités, notamment réfugiés, n’ayant pas accès à la culture de la musique classique ou même aux lieux culturels fermés. Les participants ayant leur anniversaire ce jour bénéficient de billets pour le concert du 16 septembre prochain, avec Gabriela Montero.
Dans son duo avec Dong Hyek Lim, Martha nous offre une justesse absolue et inégalable de l’espace-temps, dans des modulations quasi viscérales. Les critiques au sujet de ce duo exceptionnel ont noté leur habitude de « parlementer » ouvertement sur scène. On les voit souvent discuter du choix des pianos, décider à la dernière minute de s’échanger les instruments entre deux morceaux, ou même modifier l’ordre du programme sous les yeux du public. La presse musicale internationale s’amuse souvent de leur dynamique fusionnelle, qualifiant parfois leurs duos de « colocation à deux pianos » en raison de leur réactivité mutuelle et de leur dialogue quasi télépathique. Nous avons eu droit à un échantillon sous forme de petits gestes, de petites conversations sur scène, et même d’un échange, d’une quasi-négociation amicale de pianos avant les Danses symphoniques de Rachmaninov. Ce qui nous a permis de nous retrouver en face de Dong Hyek Lim à la place de Martha Argerich pour la dernière partie du concert. Le duo a aussi interprété la fameuse et célèbre Fantaisie pour piano à quatre mains de Schubert. L’interprétation de cette œuvre, parfois galvaudée tant sa mélodie est marquante et connue, s’est laissée entendre renouvelée, éclairée d’une transparence inégalable, véhiculée par deux esprits intègres, au jeu juste, comme composée à l’instant même. Dans la spontanéité de leur jeu, Schubert, Mozart, Rachmaninov étaient assurément au rendez-vous des fantômes de la salle Métropole !
Collaboration avec la Cinémathèque
Le 25 mars, Le Grand Récital a collaboré avec la Cinémathèque suisse pour la projection du Fantôme de l’Opéra, film muet mythique de 1925, au cinéma Capitole de Lausanne, accompagné au piano, en improvisation, par Lucas Debargue.
L’illustration sonore des personnages a été élaborée via une interaction avec le public pour en définir les thèmes musicaux, avec une proposition bigarrée et actuelle.
Lucas Debargue a un parcours plutôt atypique : ayant repris le piano après quelques années de cours entre 11 et 15 ans, il abandonne cet instrument pour jouer de la basse dans un groupe de rock, puis poursuit ses études pianistiques à partir de 20 ans, tout d’abord au Conservatoire de Rueil-Malmaison, puis avec la pianiste russe Rena Shereshevskaya à l’École Normale de Musique de Paris.
Dans cette projection majestueuse, Lucas Debargue a improvisé pour la première fois durant 80 minutes sur un Pleyel de 1937 qui a survécu aux bombardements. Le film culte, aux décors inoubliables, gothiques, sombres et hypnotiques, réalisés par d’immenses moyens déjà mis en œuvre aux débuts d’Hollywood et des éclairages en clair obscur, mérite un accompagnement musical de la même dimension. Défi que Lucas Debargue a su tenir en immersion totale, avec des éléments mélodiques donnés par le public. Car les spectateurs et spectatrices ont été invités à participer à une sorte d’atelier en introduction, où on leur a présenté les personnages et où leur a proposé de trouver des mélodies pour chacun d’eux. Etonnement, Lucas Debargue a choisi les thèmes d’Indiana Jones pour le Vicomte Raoul, de Shakira pour la fiancée et de La Panthère Rose pour le Fantôme. Mais ce choix inattendu s’est avéré réussi. Lucas Debargue a su tenir en haleine la tension du film et l’attention du public en interprétant ses mélodies avec richesse harmonique et brio, même si certains passages souffraient un peu de répétitions d’octaves ou de trémolos, et manquaient parfois de dépouillement ou de ruptures rythmiques selon les scènes. Mais qui peut faire mieux dans un tel défi en direct sur 80 minutes ?
A l’issue du concert, dans une interview publiée sur les réseaux sociaux, Lucas Debargue s’est dit satisfait et en même temps vidé. Nous public, l’étions aussi. Vers la fin, durant la traque du fantôme sur sa barque dans les égouts entre rats et vapeurs, les tensions musicales et la subtilité étaient au sommet pour aboutir à un symbolique Don Juan, incarné par le Vicomte Raoul, triomphant sur le mal pour sauver sa dulcinée.
Le défi du Grand Récital et de la Cinémathèque suisse a été accompli : rompre avec les cloisonnements et ouvrir le public à l’émotion, à la créativité et à l’interaction.
La deuxième saison du Grand Récital aura lieu dès septembre 2026 jusqu’en avril 2027.


