Interpréter la musique, de la fin du Moyen Âge à Liszt
Le catalogue des éditions Symétrie s’est enrichi de nouvelles et intéressantes parutions qui raviront musiciens et mélomanes, en particulier les pianistes, violonistes et amateurs de musique médiévale. Chopin est quant à lui honoré par la galerie neuchâteloise Ditesheim & Maffei.

Le violon de l’Allemagne baroque
Globalement négligé, le répertoire violonistique allemand du 17e siècle recèle pourtant de nombreux trésors : non seulement les partitions de Biber ou de Schmelzer, mais également, entre autres, celles de l’école de l’Allemagne du Nord, principalement autour de Hambourg et de Lübeck. Agréablement traduit par le violoniste Fabien Roussel, le livre de la musicologue Greta Haenen, paru en 2009, recourt à ce corpus, imprimé ou resté à l’état de manuscrit, ainsi qu’aux traités et à l’iconographie d’époque pour s’interroger sur des questions de technique et d’interprétation, telles que la tenue du violon et de l’archet, les coups d’archet, la sonorité et l’intonation, la scordatura, le vibrato, les doigtés ou l’ornementation. L’auteur montre que la pratique, différenciée selon les circonstances (accompagnement de danses, jeu d’ensemble, réunion d’amateurs ou virtuosité d’un soliste) n’était pas uniforme. Par ailleurs, certains musiciens jouant de l’une et de l’autre, les familles des violes et des violons coexistaient plus facilement outre-Rhin qu’en Italie. Passionnant, ce précieux ouvrage révèle tout un monde où se côtoient violoneux marginaux, troupes de musiciens itinérants, bourgeois dilettantes et professionnels chevronnés, analyse les sources musicales et étudie la manière dont elles ont été transmises et diffusées. Par la qualité et la richesse de ses indications et informations, il pourra être utile aussi bien aux interprètes de musique baroque qu’aux mélomanes qui voudront approfondir leurs connaissances en ce domaine.
Greta Haenen : Le violon en Allemagne au XVIIe siècle, répertoires et techniques, traduction de Fabien Roussel, 276 p., € 35.00, Symétrie, Lyon 2025, ISBN 978-2-36485-316-4
Composer aux alentours de 1400
Autre répertoire trop peu exploré, celui du début du 15e siècle. Alors que l’Ars subtilior brillait de ses derniers feux et que l’école franco-flamande ne s’était pas encore développée, le rouennais Pierre Fontaine, dont il ne reste que sept chansons (certaines comportant diverses variantes), s’essaie à un style simple et serein, aux formules mélodiques souvent stéréotypées, se faisant avec originalité le précurseur de la musique profane des représentants les plus éminents de l’école bourguignonne, Binchois et Dufay. Lui-même fut membre de la chapelle de la cour des ducs de Bourgogne durant presque un demi-siècle, non sans quelques interruptions pendant lesquelles il se trouva entre autres employé par le pape Martin V. La diffusion relativement importante des œuvres qui lui sont attribuées semble attester de la bonne renommée dont Fontaine devait jouir. Spécialiste de cette période, le musicologue Mathias Le Rider nous convie à entrer dans l’atelier du compositeur, à comprendre comment étaient alors écrites, copiées et diffusées ces chansons. Il décrit aussi de quelle manière on peut actuellement les chanter ou jouer (placement exact des textes sur la musique, usage des altérations par la musica ficta, utilisation d’instruments et autres suggestions d’interprétation). Cet ouvrage est complété par une transcription moderne et l’enregistrement intégral (disponible en ligne) des chansons de Pierre Fontaine, chacune analysée avec précision, de même que les options choisies pour leur exécution.
Mathias Le Rider : Les chansons de Pierre Fontaine, dans l’atelier d’un musicien des années 1400, 276 p., € 35.00, Symétrie, Lyon 2024, ISBN 978-2-36485-217-4
Souvenirs de Liszt pédagogue
Innombrables furent les pianistes élèves, temporaires ou réguliers, de Liszt, sans compter les charlatans prétendant avoir étudié sous sa férule. Parmi les fidèles héritiers de son enseignement, Lina Ramann recueillit des commentaires d’interprétation, d’après ses propres souvenirs et ceux de ses condisciples, qu’elle réunit dans son livre Liszt-Paedagogium (1902) dont il s’agit ici de la première traduction en français, réalisée par Nicolas Dufetel, signataire des introductions et des annotations. Sont ainsi présentées, avec nombre de détails et d’exemples musicaux, des pièces aussi diverses que les variations sur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, les troisième et cinquième rhapsodies hongroises, le cahier des Consolations, ou l’étude de concert sous-titrée Un Sospiro, parmi bien d’autres. Destiné à la pratique, ce volume contient en outre des variantes de quelques passages d’œuvres telles que la Sonate en si mineur, ainsi qu’un essai de Nicolas Dufetel, basé sur des documents inédits, dédié à la pédagogie de l’inventeur de la technique moderne du piano et aux principales caractéristiques de son jeu, dévoilant par ailleurs son intérêt porté à la rhétorique. Un outil indispensable pour les interprètes désirant mieux connaître les particularités de la pensée pianistique de Liszt.
Leçons de Liszt à ses élèves, le Liszt-Paedagogium de Lina Ramann, traduit, présenté et annoté par Nicolas Dufetel, 112 p., € 24.00, Symétrie, Lyon 2025, ISBN 978-2-36485-109-2
Noter l’éphémère
La galerie Ditesheim & Maffei, en vieille ville de Neuchâtel, publie également des livres d’art ainsi que trois monographies du musicologue Jean-Jacques Eigeldinger consacrées à Chopin, dont il est un spécialiste largement reconnu. Nous avons déjà commenté une brève étude des principales amitiés parisiennes du maître polonais, incluant d’autres thématiques. Paru en 2023, l’opuscule Chopin et son « tourment écrit », examinant sa difficulté à fixer sur le papier le résultat de ses improvisations, a été complété deux ans plus tard par une section scrutant la violence et la nervosité qui sourdent de son œuvre, en écho à son tempérament, certains jours fort irritable. Les témoignages louant ses qualités d’interprète et d’improvisateur abondent, soulignant sa palette extrêmement large de nuances et de sonorités. Se laissant aller à l’inspiration du moment, il ne jouait jamais ses compositions deux fois de la même façon. Autant la musique coulait sous ses doigts comme d’une source, autant elle peinait à trouver sa forme définitive sous sa plume. L’étude de manuscrits et les souvenirs des élèves fournissent des indications supplémentaires nous renseignant sur la manière de phraser, d’user de la pédale, d’articuler et d’accentuer ses œuvres. En de courts chapitres, l’auteur réussit à cerner l’essence des problématiques, offrant de nouvelles pistes de réflexion aux interprètes et autres admirateurs de Chopin.
Jean-Jacques Eigeldinger : Chopin et son « tourment écrit », violince et nervosité de Chopin, nouvelle édition augmentée, 67 p., € 30.00, Ditesheim & Maffei, Neuchâtel 2025, ISBN 978-2-8399-4602-5
