Autour des instruments et de la pratique musicale
Des récentes parutions se penchent sur le vocabulaire musical et les expressions qui en sont issues, les techniques de la guitare électrique, les instruments de musique extraeuropéens et la dimension politique de la musique improvisée.

Etude des noms propres, l’onomastique peut s’avérer passionnante, particulièrement lorsqu’elle est présentée sous la plume alerte du linguiste Stéphane Gendron qui multiplie les anecdotes et les citations, reconstitue les étymologies sans aucune pédanterie et surtout révèle avec esprit la richesse du vocabulaire et des expressions spécifiques à la musique et aux musiciens, tout en les plaçant dans leur contexte historique et sociologique. Qu’il s’agisse d’emprunts au langage courant pour signifier des faits musicaux ou inversement de l’usage de termes musicaux afin de nommer d’autres réalités, quelquefois fort triviales, que ce soit des formules consacrées par le temps, des éléments du jargon propre aux interprètes ou des locutions issues de l’argot ancien ou plus récent, la palette terminologique est aussi large que les procédés sémantiques sont variés. En effet, la ludique créativité langagière se sert avec virtuosité de la métaphore et de la métonymie, ou recourt tant aux abréviations qu’aux suffixations. Divisé en deux parties, l’ouvrage aborde successivement les expressions dévolues aux différents instruments, du piano à l’harmonica et du violon au xylophone, et à la pratique musicale, aux techniques et modes de jeu. Contrairement à un dictionnaire qui séparerait chaque entrée, nous sommes ici invités à un agréable parcours cheminant naturellement à la découverte d’énoncés tels que « voix de macaroni » ou « avoir une sauterelle dans la guitare », à la recherche d’analogies, par exemple d’origine animalière, ou de catachrèses comme celles consistant à désigner la prison par le mot « violon » ou la mandoline par le vocable peu flatteur de « jambonneau ».
Stéphane Gendron : C’est du pipeau ! Le jargon de la musique et des musiciens, 216 p., € 20.00, Actes Sud, Arles 2025, ISBN 978-2-330-20908-7
A l’époque où les petits ensembles de musiciens accompagnant les danses de salon se limitaient principalement à quelques instruments à cordes frottées, la guitare pouvait facilement s’y associer ; mais au moment où les sons plus amples du saxophone ou de la trompette s’y ajoutèrent, sans compter la batterie progressivement omniprésente, le déséquilibre la défavorisa considérablement. Après des premiers essais d’amplification dès le début du 20e siècle, il a fallu attendre la fin des années 1940 pour que les développements technologiques donnent des résultats concluants. Cependant, le timbre n’était plus celui de la guitare « acoustique », et les musiciens s’aperçurent vite des avantages que leur offrait le nouvel instrument (sons prolongés, effets de cordes, modifications de la sonorité suivant l’emplacement des micros…), tandis que les luthiers lui adjoignirent d’utiles ajouts (divers types de capteurs, boutons de réglage, pédales d’effet). Adoptée avec enthousiasme par différents styles musicaux, la guitare électrique est longtemps restée peu prisée par la musique classique contemporaine, même si des personnalités comme Martin, Murail ou Penderecki s’en sont servis dans certaines de leurs œuvres ; toutefois, depuis une quinzaine d’années, elle suscite l’intérêt d’un nombre croissant de compositeurs. Faisant suite à l’ouvrage dédié à la guitare acoustique, paru en 2014 dans la même collection, ce nouveau tome décrit avec précision le fonctionnement, les multiples possibilités, les techniques usuelles ou particulières de la guitare électrique. Plusieurs membres de la famille sont également présentés : la basse évidemment, mais aussi la « lap steel » jouée à plat sur les genoux, la version en quarts de ton et bien d’autres moins usitées. Ce livre, écrit en anglais, comporte en outre de nombreux exemples musicaux et d’intéressantes contributions d’auteurs externes, telles les réflexions du compositeur Richard Barrett sur la manière d’inclure cet instrument au sein d’un orchestre symphonique.
Seth F. Josel / Michelle Lou : The Techniques of E-Guitar Playing, 303 p., € 69.00, Bärenreiter, Kassel 2025, ISBN 978-3-7618-2424-5
Inauguré en 2006, le Musée des Arts et Civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques a pris dix ans plus tard le nom de Musée du Quai Branly – Jacques-Chirac, en hommage à l’ancien président qui a permis la création de ce fleuron des institutions muséales parisiennes, célèbre autant par sa collection d’arts premiers, une des plus importantes au monde, que par son architecture signée Jean Nouvel. Parmi les artefacts qu’il abrite, les près de 10 000 instruments de musique (environ 3 850 d’Afrique, 2 600 d’Asie, 2 450 d’Amérique – dont 900 pièces préhispaniques –, 600 d’Océanie et 500 d’Insulinde) sont exposés dans une tour interne de 16 mètres de diamètre, rendus visibles sur les six niveaux du bâtiment par des parois vitrées – un aménagement littéralement spectaculaire. Récemment, le musée a publié un fort bel album mettant en valeur un choix de 81 d’entre eux, originaires de 45 pays extraeuropéens, grâce à des reproductions d’exceptionnelle qualité, souvent en pleine page, majoritairement dues au photographe renommé Richard Dumas. Classée par thématiques (instruments en tant que porteurs de messages ou de rituels, en tant que jouets ou que témoins historiques, dimension sacrée du souffle, savoir-faire et matériaux utilisés, figurations humaines ou animales), cette sélection n’est pas focalisée uniquement sur la beauté intrinsèque de chaque instrument, mais également sur leur représentativité et leur diversité. Leur description, parfaitement accessible aux non-connaisseurs, aide à décrypter leurs origines, les circonstances de leur fabrication et de leur emploi, leur symbolique, leurs liens sociaux ou surnaturels. D’autres éclairages sont apportés par des témoignages de diverses régions du monde, de musiciens, ethnomusicologues ou historiens, mais aussi d’un activiste culturel d’Argentine ou d’un maître de divination du Bénin.
Résonances : Les instruments de musique au musée du quai Branly – Jacques Chirac, sous la direction de Madeleine Leclair, 160 p., 14.90, Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris 2025, ISBN 978-2-35744-168-2
Franco-japonais établi à Zurich, l’altiste Frantz Loriot s’est entretenu avec le saxophoniste et compositeur franco-suisse bien connu Bertrand Denzler au sujet des liens entre l’improvisation, qu’ils pratiquent tous deux magistralement, et sa dimension politique, plus précisément en référence aux pensées qui ont influencé le premier nommé, notamment celles d’Elisée Reclus, géographe et anarchiste français longtemps exilé sur la Riviera vaudoise, de l’économiste et philosophe anticapitaliste Frédéric Lordon, qui critique le libertarisme, et du romancier antillais Edouard Glissant, qui interroge entre autres les relations interculturelles, en perpétuel mouvement. Jouer de la musique sans organisation hiérarchique, sans esthétique codifiée et hors des institutions reconnues amène à prendre des décisions et à assumer de nouvelles responsabilités, mais pose également une multitude de questions, par exemple sur les rapports entre l’individu et le collectif, l’espace de liberté et l’égalité parmi les musiciens. Une conscience renouvelée de l’exercice d’un acte créatif peut transformer la manière de penser et se refléter dans le positionnement sociopolitique des artistes. Afin de ne pas retomber dans un ordre normatif, mais de rester au contraire ouvert à l’inattendu, les improvisateurs doivent savoir remettre en question en permanence leur propre langage à la lumière de l’idéal de l’improvisation libre (ou, pour reprendre le terme utilisé par Bertrand Denzler, « non-idiomatique »). Une véritable libération permettant aussi de repérer la part d’improvisation dans les musiques formellement écrites. Riche en réflexions, cet opuscule aborde bien d’autres thèmes encore, tel le rapport délicat aux institutions, qui ne fonctionnent pas selon les mêmes critères, ou l’analyse des processus en cours lors d’une session d’improvisation.
Bertrand Denzler / Frantz Loriot : Musique improvisée et questions politiques, Entretien, 106 p., € 15.00, Éditions Bruit, Bienne 2025, ISBN 978-2-9701902-0-2
