L’initiative « 200 francs, ça suffit ! » représente un danger pour la culture suisse

Le 4 mars 2018, l’initiative « No Billag », qui exigeait l’abolition des redevances pour la radio et la télévision, était rejetée par 71,6 % des votants. Des cercles issus de la droite dure essaient maintenant d’abaisser ces redevances par le biais d’une autre initiative. La votation aura lieu le 8 mars 2026.

L’initiative populaire fédérale « 200 francs, ça suffit ! (initiative SSR) » lancée par les milieux de l’UDC veut faire baisser la redevance pour la radio et la télévision de 335 à 200 francs par année. En cas d’acceptation de cette initiative, la redevance pour les entreprises serait totalement abolie. La partie adverse estime que la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) perdrait ainsi près de la moitié des revenus de la redevance. C’est la raison pour laquelle l’initiative SSR est aussi appelée initiative de réduction de moitié. En 2024, le Conseil fédéral avait déjà fait un pas en direction des demandes des initiateurs. Il avait décidé par voie d’ordonnance d’abaisser la redevance des ménages jusqu’à 300 francs par année. Ceci pose problème car le conseiller fédéral en charge du domaine des médias, Albert Rösti, faisait partie du comité de l’initiative SSR  lorsqu’il était conseiller national. En outre, de nombreuses entreprises ne devront plus payer de redevance à l’avenir. En conséquence, la SSR prévoit des économies de près de 270 millions de francs d’ici à 2029. Cela correspond à environ 17 % du cadre financier actuel.

L’initiative SSR ne mettrait pas seulement en danger quelque 2500 emplois à plein temps au sein même de l’entreprise : au total, près de 6300 postes seraient biffés, principalement chez les fournisseurs dans toute la Suisse.

Raisons idéologiques à la base de la réduction de moitié de la redevance

Thomas Matter, conseiller national UDC zurichois et membre du comité d’initiative, a déclaré au « Blick » qu’il fallait « briser le pouvoir de marché de la SSR afin qu’elle aie moins de moyens pour propager des idéologies ». Il prétendait qu’une « forte tendance de gauche » règnerait à la SSR.

Un regard plus neutre sur la SSR conduit à des évaluations différentes : l’initiative aurait de lourdes conséquences pour l’offre journalistique et l’ancrage régional de la SSR. La SSR investit en outre massivement dans la culture suisse et propose des émissions éducatives, des formats de fond ainsi que la couverture de manifestations sportives.  La conseillère nationale socialiste zurichoise Jacqueline Badran complète : « Selon son contrat de prestations, la SSR doit aussi proposer du divertissement, c’est ce qui est stipulé dans la constitution et la loi sur les médias. La part d’audience d’émissions comme « Landfrauenküche » ou « Auf und davon » sont gigantesques. [En Suisse Romande, on peut citer les émissions « Passe-moi les jumelles » et « Bye bye la Suisse ».] Les fournisseurs commerciaux ne pourraient pas générer une telle audience, ou seulement de façon marginale. C’est la raison pour laquelle on ne peut pas considérer la SSR comme une concurrente des prestataires privés. »  De nombreux programmes appréciés comme la série « Winter Palace », des émissions de fond comme « Temps présent » ou des diffusions sportives populaires en direct ne pourraient plus être produits. Grâce à la SSR, chaque région du pays dispose de sa propre radio et de sa propre télévision. Schweizer Radio und Fernsehen (SRF), Radio Télévision Suisse (RTS), Radiotelevisione Svizzera (RSI), Radiotelevisiun Svizra Rumantscha (RTR) et Swissinfo couvrent aussi les zones dont les médias privés se sont quasiment tous retirés. La SSR garantit ainsi qu’en Suisse, pays à la fois exigu et quadrilingue, toutes les régions linguistiques et périphériques, ainsi que tous les groupes de population, puissent accéder à des contenus de qualité, indépendants de tout intérêt financier ou politique. Avec la moitié des ressources, cet accès serait perdu : un programme complet en quatre langues deviendrait tout simplement impossible. Dans un contexte où les médias privés traversent déjà de grandes difficultés et sabrent dans leurs effectifs, affaiblir le service public médiatique serait plus irresponsable que jamais. Cela n’enrayerait pas la spirale négative du secteur, mais au contraire l’accélérerait. Car la SSR coopère avec de nombreux partenaires afin de renforcer la place médiatique suisse et collabore étroitement avec des médias privés.

La SSR est notre fer de lance dans la bataille contre l’invasion des informations trompeuses. Elle garantit la vérification des faits et dispose d’un réseau de correspondants pouvant confirmer les informations directement sur place. L’avenir de notre démocratie dépend fortement de la solidité et de la crédibilité de nos médias publics. La redevance est importante : grâce à elle, la SSR peut informer en toute liberté. Elle n’a pas à prendre en compte les intérêts particuliers d’un propriétaire privé ou à se concentrer sur l’audimat. Cela favorise un journalisme qui informe, de manière indépendante et au service du public, plutôt qu’il ne chercherait à réaliser des bénéfices. Les réductions en cours sont déjà radicales et problématiques. Il est donc difficile d’imaginer ce qui nous attendrait en cas de réduction massive à 200 francs par an. Il ne s’agirait alors plus d’« optimisations », mais de coupes massives qui modifieraient profondément l’offre, la qualité et la présence dans toutes les régions du pays.

La culture particulièrement touchée

Comme le souligne Suisseculture, l’organisation faîtière des associations d’acteurs culturels professionnels de Suisse et des sociétés de gestion des droits d’auteur suisses, dont l’USDAM fait également partie, la culture serait touchée de manière particulièrement sévère par des réductions supplémentaires. Pour la culture suisse, la SSR n’est pas simplement un média parmi d’autres. Elle constitue un pilier essentiel de la culture et de la création culturelle en Suisse, ainsi que la plus grande productrice culturelle de Suisse. Elle joue un rôle prépondérant pour les artistes dans les domaines du cinéma, de la musique, de la littérature, et bien d’autres. La SSR est un important vecteur culturel. Grâce aux mandats à l’étranger – 3Sat, TV5 Monde, tvsvizzera.it et swissinfo.com –, ces événements culturels bénéficient aussi d’une visibilité qui va bien au-delà des frontières suisses.

En ce qui concerne le domaine de la musique, le Conseil suisse de la Musique (CSM) a une perception claire de l’importance de la SSR pour notre pays et des dangers qui menaceraient celui-ci si l’initiative était acceptée : le CSM fait remarquer que 80,5 % de la population écoute de la musique via la radio et la télévision. La SSR est aujourd’hui la plus grande plateforme pour la musique suisse – à la radio, à la télévision et en ligne. Chaque année, elle diffuse plus de 42’000 heures de musique suisse et produit près de 1000 heures de musique live. Cela représente une présence qu’aucune chaîne privée ni aucune plateforme de streaming ne peut remplacer. Si la SSR devait être touchée par la réduction de la redevance SSR, ce serait aussi la visibilité de notre musique qui serait diminuée – et de nombreuses voix disparaîtraient de l’espace public national. De SRF 3 à Couleur 3, de Rete Due à Radio RTR : en moyenne, les chaînes de la SSR diffusent 38 % de musique suisse, et certains programmes dépassent même les 50 %. Ce n’est pas une évidence, mais un choix culturel et politique. Les radios privées diffusent avant tout des hits internationaux : les productions suisses disparaîtraient alors du quotidien des auditeurs. La réduction de la redevance SSR entraînerait un retrait de la musique suisse de son propre espace public. Chaque année, des dizaines de millions de francs affluent vers la branche musicale suisse via Suisa, Swissperform et des productions directes. Ces fonds rendent possibles des compositions, des enregistrements, des studios, des tournées et des collaborations. La réduction de la redevance SSR constituerait un choc économique d’une ampleur historique – en particulier pour les indépendants, les petits labels, les producteurs et les ensembles. La SSR retransmet des concerts d’orchestres symphoniques, de formations de musique de chambre, de festivals de jazz, d’associations de musique populaire et d’ensembles régionaux, contribuant ainsi à la préservation de notre patrimoine sonore. Ce type de contenu n’a pas sa place sur les chaînes privées, car il demande un engagement exigeant et ne permet pas d’atteindre des audiences maximales. L’initiative pour la réduction de la redevance SSR « 200 francs, ça suffit ! » mettrait en péril ce travail essentiel.

Les chaînes commerciales diffusent ce qui rapporte. La SSR diffuse ce qui fait la Suisse. En Suisse, le journalisme musical, cinématographique et culturel existe pratiquement uniquement grâce à la SSR. Critiques, portraits, analyses, débats, comptes rendus de concerts – tout cela n’a aucun marché commercial viable. Sans la SSR, l’espace dédié à la culture suisse disparaîtrait progressivement. Et sans cet espace, la culture perdrait sa visibilité et son influence. Une culture dont on ne parle pas est une culture qui n’existe pas.

Votation importante pour les musicien(ne)s

La SSR produit depuis toujours des programmes radio et télévision pour l’ensemble de la Suisse, dans quatre langues et pour toutes les catégories de population. Elle contribue ainsi à la cohésion du pays et joue un rôle essentiel, sur le plan social, pour l’information du public, la formation démocratique de l’opinion, mais aussi pour la culture, le divertissement et le sport. Sur le plan économique, son importance dépasse largement sa propre taille et profite à l’ensemble du secteur des médias. Pour toutes ces raisons, démanteler la SSR causerait des dommages immenses. Or c’est précisément ce que risque de provoquer l’initiative SSR. Il faut donc lui opposer un non clair et massif. D’après les sondages, le résultat du vote sera serré. Les musiciennes et les musiciens devraient, dans leur propre intérêt, participer à cette votation et rejeter cette initiative.

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